De l'art dans les étranges lucarnes

De l'art dans les étranges lucarnes

Le Mumok de Vienne rend hommage aux artistes qui se sont emparés de la télévision à partir des années 1960

Au début des années 1960, la télévision n'était pas l'instrument familier et omnipotent qu'elle est devenue aujourd'hui. C'était un meuble assez monstrueux qu'on dissimulait dans des buffets en bois, derrière des rideaux à fleurs, et qu'on allumait religieusement pour le journal du soir, l'émission théâtrale ou un reportage sportif. On l'appelait encore l'étrange lucarne, signe du mystère qui entourait son avenir et de l'émerveillement devant ses prouesses. Or, au même moment, et durant les deux décennies suivantes, les artistes s'emparent des nouveaux instruments de filmage et surtout d'un dispositif interactif dont ils sont les seuls à imaginer les possibilités.

Sous le titre Changer de chaîne. Art et télévision 1963-1987, le Mumok - Musée d'art moderne de Vienne (Autriche) - explore l'une des périodes les plus fécondes du XXe siècle, pendant laquelle Andy Warhol multiplie les expériences, Bill Viola invente l'autofilmage dont il tirera l'essentiel de ses prodigieuses installations à partir des années 1980, Nam June Paik fait des tubes cathodiques de véritables sculptures et décortique les nouvelles manières de voir, Dan Graham crée des espaces dans lesquels les spectateurs sont conduits à mieux comprendre les mécanismes du direct et les nouveaux effets de miroir qui sont en train de naître avec ce nouvel instrument. D'autres encore anticipent sur la manière dont ce dernier va modifier la perception de l'individu, rendre perméables les frontières de la vie publique et de la vie privée, ou donner un nouvel essor à la propagande politique.

A cette époque, la télévision n'est pas perçue comme simple outil, avec son pouvoir d'attraction mis au service des belles images ou des beaux discours, comme c'est souvent le cas aujourd'hui. Le numérique n'est pas généralisé, qui permettra d'utiliser ce médium comme n'importe quel autre médium et de multiplier les possibilités d'expression. Dans sa phase de développement et de popularisation, les artistes plongent dans des failles qui vont bientôt se refermer grâce aux exploits de l'industrie culturelle.

La télévision n'est pas neutre. Elle transporte autant d'aliénation, de servitude et de dépendance que d'espoirs de libération. Les artistes retournent la fascination contre elle-même. Ils devinent le changement qui s'opère dans les relations humaines sous l'euphorie des innovations. Ils oscillent entre cette euphorie, les doutes et la crainte d'un avenir où le médium l'emporterait sur la conscience et sur une liberté dont ils pressentent qu'elle est fragile. Ils créent dans la sphère de l'art un incroyable laboratoire où les malins de l'industrie des médias viendront puiser gratuitement les fondements d'un nouveau langage. Un moment de l'art où la pensée l'emporte provisoirement sur le pouvoir des choses.

Photo©Ant Farm-Photo John F. Turner-Courtesy Electronic Arts Intermix-Pro Litteris 2010

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